Banc public n° 237

Notre mode de vie de ce début du XXIe siècle est fortement influencé par le modèle économique de la croissance, qui nous incite « à travailler plus pour gagner plus », dans lequel acheter devient un devoir altruiste permettant de procurer du travail à ceux qui produisent…

Le livre Vivre la simplicité volontaire est composé principalement d’une série d’entretiens dans lesquels des citoyens ordinaires sont interrogés sur leur mode de vie non conforme par un ou plusieurs aspects au modèle dominant.

Cette collection de vies ainsi présentées enclenche une réflexion sur le sens de nos existences, sur les alternatives ou les simples adaptations possibles à notre mode de vie, qui est vraiment rafraichissante et enthousiasmante. Il ne s’agit pas de vies modèles et exemplaires auxquelles nous devrions nous conformer, mais plutôt d’itinéraires s’écartant de la moyenne, sans prétendre à la perfection d’un modèle préétabli, que ceux qui les vivent ont construits par tâtonnements.

L’ouvrage se conclut par un texte plus théorique d’histoire et de réflexion sur la simplicité volontaire de Pierre Thiesset, intitulé « Éloge de la simplicité ».

Pour vous donner envie de le lire, voici un avant-goût de ce dont il est question dans ce livre.

Les 53 entretiens, initialement publiés dans le journal mensuel français « La Décroissance » entre 2004 et 2014 sont classés en cinq thèmes: « se modérer », « déserter », « militer », « bifurquer », « œuvrer ». Certains d’entre eux sont réalisés avec plusieurs interlocuteurs : un couple, une famille…

Se modérer

La première rubrique nous amène délicatement dans le sujet, en offrant un dialogue avec des personnes « qui n’ont pas forcément largué toutes les amarres » (avant-propos, p. 10).

Nous pouvons y faire connaissance notamment avec Antoine et Marion, la trentaine, qui vivent à Paris avec leurs trois enfants, sans voiture ni télévision. Ils ont des activités associatives dans le scoutisme et l’épargne solidaire, en plus de leurs emplois de professeur de mathématiques et de contrôleuse de gestion dans une multinationale de négoce de matières premières agricoles.

Antoine a un diplôme d’ingénieur et pourrait gagner trois fois plus en exerçant cette profession, mais le travail d’enseignant qu’il a choisi lui laisse plus de liberté pour organiser son temps et élever ses enfants.

Ils se déplacent en transports en commun, à pied, à vélo pendant les vacances. Leur alimentation est locale. Marion souhaite transmettre ses valeurs: Pour elle, « Faire camper des dizaines d’enfants en leur montrant qu’on peut être heureux avec peu, ça aide à changer le monde » (p. 17).

Dans la même rubrique, Fanny et Yannick, qui vivent dans une ferme savoyarde qu’ils ont restaurée eux-mêmes avec des matériaux naturels, répondent à des questions sur leur vision de la décroissance. Fanny est la plus radicale: elle a l’impression que « les objets nous possèdent » et souhaiterait en avoir le moins possible, en particulier des objets manufacturés. Elle n’a en tout cas ni télévision, ni portable, ni ordinateur, ni four à micro-ondes… mais bien une voiture. Cette « incohérence » leur permet de vivre à la campagne avec trois enfants: elle ne supporte plus la ville, son béton, ses panneaux publicitaires.

Toujours dans la rubrique « se modérer », Mathieu et Suzanne vivent en Suisse, à proximité du lac Léman. Ils exercent chacun un emploi d’instituteur à mi-temps dans une école située à deux minutes à pied de chez eux, et habitent une belle petite maison qu’ils louent, mais qui, selon les standards suisses, est presque considérée comme insalubre, car elle ne possède ni chauffage central, ni cuisine équipée…

Ils ne possèdent pas de voiture et font leurs courses avec une carriole au supermarché du village. S’ils voulaient une alimentation bio, ils devraient disposer d’une voiture pour les courses; ils préfèrent donc manger local. Ils se passent également de téléphone portable, de télévision, d’Internet. Malgré cela, ils ne se sentent pas des marginaux et ne croient pas être perçus comme tels par les autres habitants du village.

Déserter

Dans cette rubrique nous pouvons faire connaissance de Benjamin, qui travaille comme serveur à mi-temps dans un hôtel de La Roche-sur-Yon et compose des chansons pour guitare. Il a vécu une prise de conscience écologiste grâce à une rencontre avec un colocataire en Écosse, après avoir été un adolescent accro à la télévision, qui frimait avec des vêtements de marque.

Pendant ses études pour un brevet professionnel agricole, il passe par une période de déséquilibre psychologique qui aboutit à une hospitalisation pendant un an et demi dans un hôpital de jour en travaillant successivement en tapisserie d’ameublement et en maraîchage bio. Il dit que la lecture du journal « La Décroissance » l’a beaucoup aidé, en particulier la rubrique des entretiens: « Je voyais que je n’étais pas tout seul, que d’autres vivaient autrement et qu’ils étaient heureux ».

Militer

Nous ne résistons pas à l’envie de vous parler d’André, un artiste peintre de 83 ans qui revendique son statut d’ « emmerdeur »: il ne supporte pas les injustices. Il a vécu deux ans sans eau courante à la suite de sa « grève de l’eau » contre le forfait obligatoire de 60 m³ d’eau que lui facturait d’office la mairie de Lyon. A sa demande, on lui a coupé l’eau pendant deux ans, jusqu’à ce qu’il obtienne gain de cause et que la pratique illégale du forfait soit supprimée. Pendant cette période, beaucoup de « petites gens » venaient lui apporter de l’eau, et il s’approvisionnait également aux fontaines publiques… André vit (seul) sans voiture, sans télévision et sans téléphone.

Ce militant antinucléaire conseille aux jeunes de mener leur barque par eux-mêmes, de ne pas « se laisser manœuvrer » et d’être « un peu méchant », mais sans violence.

Bifurquer

Dans cette rubrique, on nous présente par exemple Ramïn, un consultant pour les entreprises du CAC 40 qui gagnait 100.000 euros par an et qui a démissionné après  un voyage au Maroc où, dans l’appartement climatisé de 200 m² au 15e étage avec vue sur tout Casablanca mis à disposition par son employeur, il a réalisé qu’il était devenu « officiellement un riche qui pollue la planète ». Il n’avait jamais été très heureux dans cet emploi valorisant les horaires impossibles et la servilité.

Actuellement il mène une vie de « citadin normal », avec un scooter électrique, des courses au supermarché, un appartement équipé avec tout le confort moderne. Mais il a éteint la télévision, réparé sa chaine hi-fi au lieu de la remplacer, donné tous les biens qu’il n’utilisait pas régulièrement. Il estime qu’il lui « reste encore un long chemin à parcourir en comparaison des modèles de simplicité volontaire habituellement présentés dans cette rubrique ».

Ses nouvelles activités sont l’écriture d’un roman et la diffusion des idées de l’objection de croissance dont il trouve qu’elles « disposent d’une tribune ridiculement restreinte malgré leur intérêt ».

Œuvrer

La dernière rubrique met en valeur des vies orientées vers la production artisanale. Un couple, Jean-Pierre et Anne Marie, a retrouvé de façon autodidacte les techniques de fabrication des parchemins, à partir de peaux de bêtes trempées dans la chaux. Ils sont également capables de reproduire des manuscrits du Moyen-Age avec les techniques de la calligraphie et des enluminures, comme ils l’ont fait pour un ouvrage de 1170 sur commande du musée d’art roman de la ville de Moissac.

Jean-Pierre estime que « Travailler des ses mains pour produire du parchemin, tous les jours, c’est difficile, ça sent mauvais, mais c’est beau quand ça arrive. On fait des gestes répétitifs, simples, mais c’est là qu’on réfléchit. Quand on travaille de ses mains, le cerveau marche ».

Éloge de la simplicité

Ce texte plus théorique placé en fin d’ouvrage met en évidence le paradoxe de l’évolution des modes de vie qui sont valorisés.

La plupart des philosophes enseignent la tempérance; les religions recommandent la pauvreté. Au XXe siècle, on a assisté à un renversement des valeurs :  c’est la consommation à outrance qui est valorisée et considérée comme un acte de « patriotisme économique » (p. 251).

Les réalisations triomphales permises par le développement technologique et le pillage des ressources naturelles ont sans doute abouti à cette inversion des priorités sociales.

Conclusion

L’ensemble des entretiens collectés dans ce livre démontre qu’il est possible de s’écarter avec bonheur des schémas dominants par des démarches individuelles ; la diversité et le caractère peu dogmatique des parcours présentés donnent envie de chercher à notre tour ce que nous pourrions améliorer à notre propre situation dans notre intérêt ainsi que dans l’intérêt général.

Catherine Van Nypelseer, Banc public n° 237, avril 2015.

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