Reporterre, 20/12/2014

A ceux qui se creusent la tête ne sachant pas quoi offrir à Noël, suggérons-leur d’opter pour un livre. Pas n’importe lequel mais celui coédité tout récemment par les éditions Le pas de côté et l’Échappée. Son titre est explicite : Vivre la simplicité volontaire. Histoires et témoignages. Sont donc réunies dans l’ouvrage – très bien présenté – une cinquantaine d’interviews de décroissants parus dans le journal qui en est la bible officielle : La Décroissance. Elles sont passionnantes.

Refus de l’absurdité consumériste

Qu’ils résident dans une grande ville ou qu’ils habitent à la campagne, qu’ils soient jeunes ou vieux, issus de milieu populaire ou pas, tous les interviewés se rejoignent dans un refus de la société de consommation dans ce qu’elle peut avoir d’absurde et de vain : la course pour obtenir plus d’argent, plus d’objets matériels, plus de pouvoir et de reconnaissance…

Ce qu’ils récusent au plus profond d’eux-mêmes, c’est la dictature extérieure qui pousse à consommer et consommer encore comme si c’était une fin en soi, voire un passeport pour le bonheur.

L’intérêt de l’ouvrage vient de la diversité des témoignages et des expériences. Chaque objecteur de croissance place le curseur de la sobriété heureuse où il l’entend, selon son histoire personnelle, ses attaches familiales, son âge, son habileté manuelle, son lieu de vie. Il n’y a pas de règle imposée.

Certains des décroissants sont intégrés dans la société. Ils exercent un métier – cadre dans une multinationale, prêtre, agent immobilier – alors que d’autres occupent ses marges ou vivent en communauté. Quelques-uns possèdent une voiture tandis que d’autres sont d’une frugalité de moine trappiste ; certains utilisent un téléphone portable, d’autres refusent ce symbole d’une modernité qu’ils jugent agressive.

Il y a les végétariens et ceux qui apprécient la viande ; ceux en quête de solitude et ceux que les contacts humains épanouissent, les militants et les contemplatifs, les intégristes, qui vitupèrent internet et la radio, et les décroissants plus souples…

Un plus, pas un moins

Le rapport à l’argent est un autre marqueur. Une décroissante interrogée raconte qu’elle a choisi de donner à des associations caritatives tout ce qu’elle gagne au-delà du SMIC et dont elle n’a que faire tandis que le rêve de son compagnon, tout décroissant qu’il est, est de devenir propriétaire de l’appartement qu’occupe le couple.

Un autre couple, champion de l’autarcie, installé à la campagne, dans le Sud-ouest de la France, raconte avec un brin de fierté avoir passé « 53 jours sans dépenser un euro ». « Et on a très bien mangé », ajoute-t-il.

C’est d’ailleurs une caractéristique chez les décroissants. Tous disent vivre la simplicité volontaire non comme un manque ou une astreinte mais au contraire comme un plus qui enchante leur vie et lui donne du sens. Ils se rejoignent pour dire que leur vie d’objecteur de croissance est plus enrichissante que celle qu’ils menaient auparavant. La lecture, les discussions, la pratique d’un instrument de musique, expliquent-ils, remplacent avantageusement les soirées télé. Et les balades à vélo les voyages en avion à l’autre bout de la planète.

De la plongée dans ce livre, de ce voyage en décroissance on ressort avec le sentiment qu’un autre monde aux contours imprécis mais d’une richesse prodigieuse se déploie sans bruit à l’écart de l’autre monde, celui dans lequel nous baignons, le monde des déficits budgétaires et de l’oligarchie, des guerres et du réchauffement climatique.

Jean-Pierre Tuquoi, Reporterre, 20 décembre 2014.

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