Réfractions n° 33

Parlant de Castoriadis il y a déjà quelques années, Edgar Morin n’hésita pas à le qualifier de véritable « Titan de la pensée », mon sentiment est que cette expression qui me semble on ne peut plus heureuse dans ce cas pourrait s’appliquer tout aussi bien à Agustín García Calvo.

Peu connu en France, mais auréolé d’un indéniable prestige dans la mouvance contestataire d’outre Pyrénées, Agustín García Calvo est probablement le penseur le plus original et le plus créatif de tous ceux qui ont agité la pensée espagnole au cours du dernier demi-siècle. [...]

Pratiquant avec talent l’art de cheminer hors des sentiers battus, y compris ceux qui serpentent le territoire anarchiste, il contribua à enrichir le discours libertaire en mettant au pilori certains poncifs trop rapidement assumés par cette pensée.[...]

Aujourd’hui, précédé d’un excellent prologue de Luis Andrés Bredlow, et complété par deux appendices, « Dieu et l’Argent », et « Plus de rails, moins de routes », le livre « La Société du Bien-être» peut constituer pour beaucoup d’entre nous l’occasion de découvrir une pensée que nos amis de l’Atelier de Création Libertaire de Lyon avaient déjà tenté de faire connaître au début des années 1990 en publiant deux brochures intitulées: Contre la Paix, Contre la Démocratie et Qu’est-ce que l’État. Signalons au passage que la prose d’Agustín García Calvo, souvent cadencée comme un poème fait pour être dit plutôt que pour être lu, présente des difficultés de traduction qui rendent bien méritoire le travail réalisé par Manuel Martinez avec la collaboration de Marjolaine François.

Vieille de vingt ans cette analyse critique de la société du Bien-être n’a rien perdu de son acuité et de sa justesse [...]. Analysant un monde construit autour du Développement, du Progrès, du Futur, du Bien-être, où le critère hégémonique est celui de la Rentabilité, García Calvo démonte minutieusement et avec une lucidité implacable les mensonges sur lesquels repose aujourd’hui la domination […].

Tout en dénonçant la société du Bien-être, Agustín García Calvo nous fait toucher du doigt l’extrême fragilité du système, il ne tient qu’aussi longtemps qu’il est capable de susciter la Foi en lui-même, comme l’avait déjà bien vu La Boétie dans son Contr’Un. Il nous fait voir la dimension énorme du mensonge dont le système a besoin et qu’il nourrit savamment pour pouvoir exister, mais si nous cessons de croire en ses mensonges, si nous renions de la Foi qu’il nous inculque et nous exige, il s’écroule immédiatement. [...]

L’Argent est finement analysé par García Calvo comme l’Abstraction par excellence, comme la Réalité des réalités, « l’empire du Développement a besoin de la création de nécessités comme industrie première, pour maintenir l’illusion selon laquelle l’argent peut satisfaire de telles nécessités », c’est pourquoi la société du Bien-être s’évertue à nous « faire croire que ce qui est bon pour l’argent est bon pour les gens » mais en réalité nous n’achetons que des substituts, qui nous font vivre une vie vide, « les biens du Bien-être ont le goût du vide » […].

Parmi les mensonges qu’Agustín García Calvo met en relief figure celui qui distingue l’État et le Capital. En effet, contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, il considère que : « l’État et le Capital sont la même chose, et ne sont deux que par dissimulation ». García Calvo rejette donc la distinction classique entre l’économie et la politique qui, en réalité, ne font qu’un. Il précise, à l’appui de sa thèse : « l’Entreprise Privée et l’Administration Publique se sont rapprochées à tel point qu’elles forment désormais une seule âme ».

Tout au long de ces pages denses et fertiles nous trouvons de belles expressions comme celle qui nous prévient que « c’est uniquement en obéissant au pouvoir que l’on acquiert du pouvoir », ce qui, soit dit au passage, indique la vanité des incitations à construire un pouvoir populaire, ou l’absurdité de croire que l’on peut changer les choses en participant du pouvoir institutionnel. García Calvo ne cesse de nous rappeler que l’on ne peut pas combattre l’État en utilisant ses armes, car elles le reproduisent nécessairement. Les moyens, loin d’être neutres et de ne dépendre que de leur bon ou mauvais usage, portent, gravés en eux-mêmes, les fins qu’ils permettent d’atteindre.

Tomás Ibáñez, Réfractions n° 33, Automne 2014, p. 166-168.

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