Kairos n° 10

Texte inédit achevé en 1990 et jamais édité, Le Changement s’en prend au mythe du progrès et de la croissance sans fin. Salutaire et prophétique en ce temps de déclin où le vide idéologique envahit, comme jamais peut-être, la pensée des politiciens et médias, le dessein de l’ouvrage de Bernard Charbonneau était de « contribuer à une maîtrise du changement déchaîné pour sauver la terre et la liberté de son locataire ».

Si « le changement, c’est la vie » et qu’il caractérise normalement l’existence, l’auteur s’emploie à décrire ce qui a désormais atteint son faîte dans nos sociétés : un changement perpétuel, continu, auquel on nous exhorte sans cesse mais qui, et c’est là la thèse principale du livre, n’est que continuité vers la grande destruction. Le conservatisme progressiste, terme qu’utilisait Pierre Bourdieu pour décrire cette dynamique-statique perpétuelle, synthétise parfaitement l’idée : « combinaison en apparence contradictoire, le conservatisme progressiste est le fait d’une fraction de la classe dominante qui se donne pour loi subjective ce qui constitue la loi objective de sa perpétuation, à savoir de changer pour conserver » (« la production de l’idéologie dominante »). Sauf qu’ici le torrent du Changement envahit tout, et toute la pensée. L’on croit que cela change, mais rien ne change sauf le changement qui continuellement nous poursuit, des discours formatés des politiciens aux slogans publicitaires, en passant par l’entreprise et le conformisme de la mode. Or, « chaque fois le changement déçoit ses espérances. Car il n’y en aurait qu’un de vrai : que pour un temps il n’y en ait pas »…

Voilà de quoi se poser des questions, les vraies. Non plus accepter l’ordre qu’on nous soumet, contempler le changement qui nous distrait, mais choisir. « Ouvrir les yeux sur le changement, l’exact contraire de l’entériner, le reconnaître afin de le juger, mettre en cause ses modalités et son rythme, telle est la condition d’une reprise en main de son devenir par l’homme pour en faire son destin. »

Alexandre Penasse, Kairos n° 10, novembre-décembre 2013.

 

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