Le Figaro, 17 mars 2017

Aux origines de la «décroissance»: cinquante nuances de vert

La « décroissance » est un mot qui fait peur, souvent caricaturé dans le débat politique. Le recueil Aux origines de la décroissance, qui présente cinquante penseurs précurseurs, restaure la complexité d’une pensée spiritualiste fondée sur la conscience de la limite.

Quand ils entendent le mot «décroissance» ils sont nombreux à vouloir sortir leurs bombes lacrymo, n’imaginant rien d’autre qu’une horde de militants nuit-deboutistes, de zadistes pouilleux, ou de vegan vindicatifs. Aucun candidat à la présidentielle n’assume ce concept regardé comme une hérésie par le « cercle de la raison » et ses alliés. Pourtant, la décroissance, néologisme inventé par André Gorz en 1972, n’est pas une idée neuve en Occident.Aux origines de la décroissance, un recueil de portraits absolument passionnant et très pédagogique, publié conjointement par les éditions Le Pas de côté, L’échappée et Ecosociété, retrace, à travers cinquante penseurs, la filiation d’une pensée qui a creusé son sillon au XIXème et XXème siècle. La plupart d’entre eux n’utilisent pas le mot, mais leur pensée est hantée par la mutation anthropologique engendrée par la civilisation industrielle. Aux côtés des références classiques de la pensée écologique, comme Ivan Illich, Bernard Charbonneau, Henri David Thoreau, ou André Gorz, on trouve des auteurs aussi connus que Pier Paolo Pasolini, G.K Chesterton, Hannah Arendt, Jean Giono, Albert Camus, et Simone Weil.

L’écologie est évidemment au cœur de l’idée de décroissance. Mais celle-ci ne prend pas la forme d’un environnementalisme technicien, qui se chargerait de verdir le monde moderne à coup d’éoliennes et de Cop21. Elle s’accompagne d’une méditation profonde sur les méfaits de la technique car, comme l’écrit Jacques Ellul: «S’intéresser à la protection de l’environnement et à l’écologie sans mettre en question le progrès technique, la société technicienne, la passion de l’efficacité, c’est engager une opération non seulement inutile, mais fondamentalement nocive».

Une réflexion sur la modernité

C’est pourquoi la décroissance n’est pas une question économique, mais une réflexion métaéconomique qui remet radicalement en cause la marche en avant d’une civilisation. «Ce n’est pas d’un dimanche à la campagne dont nous avons besoin, mais d’une vie moins artificielle», écrit Charbonneau. La critique du dogme du Progrès et de la «nécessité historique» est au cœur de cette famille de pensée.

Elle part d’une prise de conscience, celle de la catastrophe. Pour Günther Anders, qui a discuté avec l’exécuteur nazi Adolph Eichman et l’officier de l’armée américaine Claude Etherly qui a lancé la bombe atomique, Auschwitz et Hiroshima ne sont pas des accidents de parcours, mais des produits de l’hubris de la civilisation industrielle. Le progrès a engendré des monstres et est discrédité.

La possibilité de la catastrophe se double d’une menace plus insidieuse, celle d’une aliénation progressive de l’homme et d’une destruction de la culture par la civilisation capitaliste, qui sape le lien social et la tradition. Ce que Guy Debord appelle «dégradation de l’être en avoir», Pasolini le «fascisme de la consommation» ou Bernanos «la civilisation des Machines et la tyrannie du Nombre».

L’éloge de la limite

Alors, Que faire? Contre cette «Europe, fille de la démesure» (Camus), il nous faut retrouver l’idée de «limite» et de finitude humaine. Car, comme le dit Chesterton: «Si la joie de Dieu est la création illimitée, la joie de l’homme est la création limitée». Comme l’exprime limpidement Bernard Charbonneau: «un développement indéfini dans un espace-temps fini est impossible». L’augmentation infinie des points de PIB sur une planète aux ressources limitées est une utopie mortifère. La prise de conscience de cette inéluctabilité doit conduire à la perspective d’un ralentissement de l’innovation. «Cours moins vite camarade», telle est l’injonction décroissante. Nous sommes aussi loin des slogans jouisseurs de mai 68 que des impératifs de la Sillicon Valley.

Peut-on parler de «conservatisme» pour désigner ces objecteurs de «progrès»? Le retour à la nature tolstoïen, le souci des corps intermédiaires, la défense de la famille comme rempart à la rationalité marchande (Lasch), l’importance de la transmission, l’hostilité au Progrès et au matérialisme ne les rangent ni du côté de la droite libérale, ni du gauchisme culturel, ni des tenants de la révolution marxiste. Inclassables politiquement, les décroissants ne sont ni des «djihadistes verts» ni des crypto-pétainistes, mais des «spiritualistes» , qui inscrivent leur vision du monde dans une compréhension réaliste de l’âme humaine. Une âme humaine qui, comme l’écrit Simone Weil, a besoin avant tout d’ «enracinement».

Dwight Macdonald, journaliste américain ami d’Orwell, écrit dans Le socialisme sans le progrès, que le «radical» n’est pas un fanatique, mais celui qui se soucie des racines, et qui est profondément sensible à la dualité de la nature humaine («ne jamais oublier que l’humain est mortel et imparfait») là où le «progressiste» s’enferre dans un optimisme béat sur la nature de l’homme. La radicalité est le contraire de la démesure.On connait déjà la réponse que ne manqueront pas de lancer en ricanant les bien-pensants: «Quoi, vous voulez donc retourner dans des cavernes éclairées à la bougie?» Lorsqu’on l’accusait de vouloir retourner au Moyen-Age Lanza Del Vasto, propagateur des idées de Gandhi en Occident, répondait: «La proposition est à renverser: quoi qu’on fasse et bon gré mal gré, on ne peut ne pas revenir en arrière tôt ou tard.»

En Marche! (arrière): voilà la vraie révolution.

Eugénie Bastié, Le Figaro, 17 mars 2017.

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