Courrier de l’ouest, 30 octobre 2016

Chloé Bossard : De votre point de vue, le progrès est-il forcément destructeur ? Ne peut-il pas s’avérer vertueux ?

Pierre Thiesset : Tout dépend de ce que l’on met derrière le mot « progrès ». Si l’on entend par là un progrès humaniste, un progrès dans la liberté, l’égalité, la fraternité, on peut effectivement le considérer comme vertueux. Mais le « progrès » que nous critiquons, c’est une religion bien particulière qui s’est diffusée en Europe de l’ouest avec la révolution industrielle du XIXe siècle : la croyance que la condition humaine s’améliorera perpétuellement par le développement des forces productives, des sciences et des techniques.

Cette religion du progrès a beau s’être révélée destructrice, à la fois sur le plan social et environnemental, elle perdure aujourd’hui : La croissance illimitée repose sur une consommation sans cesse accrue de ressources, d’énergie, et ravage notre milieu de vie ? Pas de problème, l’innovation technologique viendra résoudre les problèmes précisément engendrés par notre surpuissance technologique. Le capitalisme deviendra vert, le développement durable, l’expansion se poursuivra ad vitam aeternam. C’est cette croyance que nous contestons.

Tout comme l’Etat, la Ville d’Angers loue le progrès technologique, notamment à travers sa Cité de l’objet connecté et sa Technopole dédiée aux start-up. Pour quelles raisons ne croyez-vous pas en ce modèle économique ?

Toutes les collectivités locales sont fascinées par les mirages du numérique : il faudrait généraliser le très haut débit, mettre du wifi partout, accueillir des start-up, dérouler le tapis rouge devant les ingénieurs informaticiens… Peut-être que sur un plan purement économique, les entreprises « innovantes » abreuvées de fonds publics génèrent de l’activité. Mais elles en détruisent à côté. Des rapports montrent que près de la moitié des métiers actuels sont menacés par l’automatisation. Des applications comme « Uber » déstabilisent des professions et précarisent. Les nouvelles technologies servent l’offensive libérale.

C’est plus qu’un modèle économique qui est promu à travers les technopôles : c’est un modèle civilisationnel. L’emprise des technologies sur nos vies déshumanise notre société. Il suffit d’observer dans la rue tous ces regards happés par les « smartphones » pour s’en persuader. Et les multinationales de l’informatique, qui travaillent sur la robotique et le transhumanisme, comptent aller encore plus loin dans la relégation de l’homme par la machine.

La décroissance est-elle synonyme d’un retour en arrière, notamment en terme de confort de vie ?

C’est précisément l’idéologie du progrès qui nous fait croire à une évolution linéaire du genre humain : hier était forcément sombre, demain sera forcément meilleur, toute critique de notre époque ne peut être qu’une régression vers les temps obscurs. Nous ne nous situons pas sur cet axe avant-arrière, nous appelons à faire un pas de côté. Sommes-nous si sûrs que les nouvelles technologies et les marchandises importées à bas coût de l’autre bout du monde nous aient apporté confort et bonheur ? Dans les métropoles, à chaque pic de pollution, les autorités sanitaires appellent les vieux, les enfants et les femmes enceintes à rester chez eux, pendant que les moteurs continuent à cracher leurs particules fines ; c’est ça, le confort ? Au contraire, si les Français se disent pessimistes et insatisfaits, c’est peut-être parce qu’ils aspirent à une société plus fraternelle, moins soumise à l’économie et aux technologies.

Pensez-vous vraiment qu’une telle rupture de nos modes de vie reste possible ?

Il est très difficile de s’extraire d’un système technicien qui nous contraint : le refus de l’informatique, par exemple, peut conduire à une marginalisation professionnelle. C’est pourquoi la décroissance va au delà d’une simple démarche individuelle : elle porte un discours politique et remet en cause les structures sociales, elle nécessite une réorganisation collective. Mais il faut bien se rendre compte que les supermarchés, les bagnoles et les portables se sont imposés très récemment dans nos existences, et que nos modes de vie sont prédateurs et inégalitaires. C’est ce que reconnaissait un général américain dernièrement, qui a déclaré : « Je veux être clair avec ceux qui, à travers le monde, veulent détruire notre mode de vie : nous allons vous stopper et nous allons vous battre plus durement que nous ne l’avez jamais été » (Mark Milley, 4 octobre 2016).

Ces idées trouvent-elles un écho dans la classe politique, à l’approche de l’élection présidentielle ?

Non. Toute la classe politique, de gauche à droite, est au contraire unie dans une même détestation de la décroissance et partage une même foi dans le progrès et l’innovation. Mais cette classe politique est largement délégitimée. Le peuple n’en attend plus grand-chose, ne croit plus dans « l’inversion des courbes », les lendemains qui chantent grâce au retour de la croissance et du plein-emploi. Voilà peut-être pourquoi la classe politique juge les Français « déclinistes » : il se pourrait bien que la religion du progrès soit sérieusement ébranlée.

Comments are closed.