Interview Ouest-France, 1er novembre 2016

Caroline Déjean : Quelle critique portez-vous sur la notion du progrès ?

Pierre Thiesset : Nous critiquons la religion du progrès qui s’est répandue avec la révolution industrielle du XIXe siècle : la foi en l’essor des forces productives, la croyance en la capacité des sciences et des techniques à nous conduire au paradis sur terre et à améliorer sans fin la condition humaine. Cette religion a fait son temps. La croissance fulgurante que nous avons connue en l’espace de quelques décennies s’est révélée destructrice. Non seulement elle ne nous a pas apporté bonheur et satisfaction – il suffit de considérer la consommation massive d’antidépresseurs pour s’en convaincre –, mais elle a aussi abouti à une destruction de nos milieux de vie. Sur le plan anthropologique comme sur le plan écologique, c’est un échec.

La décroissance ça consiste en quoi ?

La décroissance, c’est d’abord un travail de désintoxication qui consiste à ne plus croire au mythe du progrès : non, une expansion indéfinie de la production et de la consommation n’est pas possible sur une planète limitée. Et l’innovation technologique ne viendra pas résoudre les maux précisément engendrés par notre surpuissance technologique : pollution de l’air, de l’eau, dégradation des sols, chute de la biodiversité, surexploitation des ressources, dérèglement climatique… Nous arrivons au bout d’un modèle. Une fois fait ce constat, la décroissance appelle à un ressaisissement : repenser les rapports sociaux, réévaluer les besoins, transformer notre organisation politique pour que nos sociétés ne soient plus structurées autour de l’impératif de croissance infinie, pour que nous sortions de notre asservissement au système technique et économique.

Concrètement, comment amener les gens à envisager d’abandonner tout un style de vie, informatique, voiture, etc. ?

D’abord, il faut bien prendre conscience que toute notre panoplie de consommateurs modernes (automobiles, micro-ondes, téléphones portables, ordinateurs, multitude de marchandises à bas prix importées de l’autre bout du monde) n’est apparue que très récemment, et que les Français savaient très bien s’en passer avant le triomphe de la société de consommation – soit il y a moins d’une cinquantaine d’années en France. Les anciens ont encore connu une société où l’on était capables de vivre sans supermarchés, de passer une soirée sans télé et de communiquer sans smartphone. Il faut aussi se rendre compte que la surconsommation des pays riches est un privilège, et que l’écrasante majorité de la population mondiale n’y a pas accès, ne possède pas d’automobile, ne prend pas l’avion.

Ceci étant dit, si aujourd’hui certains semblent incapables d’envisager une existence sans ces prothèses techniques, c’est qu’il faut bien se rendre compte que notre mode de vie ne relève pas seulement d’un libre choix individuel : il est en grande partie déterminé par une organisation économique et technique qui nous contraint, qui impose des besoins nouveaux. Dès lors, il faut retourner la question, et se demander comment les gens ont été amenés à être dépendants de l’automobile pour se déplacer, à s’équiper en informatique pour travailler, à aller en grande surface pour répondre aux nécessités quotidiennes ? Une telle réflexion conduit à remettre en cause notre système techno-économique : c’est cette remise en cause que porte la décroissance.

Nous sommes près de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, c’est un îlot de résistance important à vos yeux ?

C’est une lutte primordiale, l’une des plus importantes de notre époque, où se joue plus qu’un combat contre le bétonnage des terres : un combat pour la décroissance. C’est bien pour cela que le président du conseil régional des Pays de la Loire, Bruno Retailleau, hait les zadistes et qualifie ceux qui résistent à la construction de grandes infrastructures du sympathique sobriquet d’« ayatollahs de la décroissance » : c’est le développement illimité de la civilisation industrielle qui est contesté à Notre-Dame-des-Landes.

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